Ou les affres de la timidité endurées par deux acteurs au talent magique...

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"Pourvu qu'il ne nous arrive rien."
"Je n'ai pas de problème avec les femmes, elles me terrorisent, c'est tout."
"L'amertume. C'est l'amertume, qui différencie le chocolat des autres sucreries."
"Et voilà, l'angoisse l'emporte."
"Vous aimez la ligue des Champions ?
-Des champions de quoi ?
-De rien."


J'ai vu, ce soir, un film magique. Un film de poésie pure, porté par les performances de deux acteurs simplement exceptionnels. Benoît Poelvoorde et Isabelle Carré font théâtre d'une chocolaterie pour nous effeuiller une romance peu ordinaire : si deux timides maladifs se rencontrent, réussiront-ils à s'aimer, et surtout, à se le dire ?

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L'équipe malicieuse et complice de la chocolaterie


J'ai regardé la bande annonce des Émotifs Anonymes il y a quelques mois, en surfant sur Allociné comme cela m'arrive de temps en temps. A peine visionnée, j'ai su qu'un grand film sortirait à Noël, et qu'il ne faudrait absolument pas le rater. Et c'est pourtant presque par hasard que je suis allée le voir ce soir.

Mais alors, quel heureux hasard... Je n'ai pas été surprise par Isabelle Carré, que j'adore, que je respecte comme l'une des meilleures actrices françaises de sa génération, voire de notre époque, et de loin. Par contre, j'ai découvert un Benoît Poelvoorde à l'opposé de son personnage-type, dans lequel il m'agace profondément. En temps normal, Benoît Poelvoorde, c'est un peu le type qui m'empêche d'aller voir un film, s'il est à l'affiche. Son humour m'exaspère, son visage me déplaît, son style me débecte.


Là, tout de suite maintenant, j'en serais presque amoureuse. Sublimé par la caméra de Jean-Pierre Améris dans des moments de doute touchants, ou lors de ses longues fuites de la réalité, au sens propre comme au figuré - Il s'enfuit quand même en courant à deux moments-clefs de sa relation avec Angélique - Jean-René, son personnage, est beau, drôle, émouvant à en pleurer, dans sa fragilité dénudée, ouverte, dans son combat terrible contre la peur de tout. La photographie le sublime bien plus qu'Isabelle Carré, que la caméra nous offre en toute simplicité, tant sa beauté, sa grâce, n'ont pas besoin d'être travaillées. Jean-René, assis à un bar, dans l'encadrure d'une porte, hésite, entre ombre et lumière, et cette hésitation nous fait rêver, nous, les éternelles romantiques.

Jean-René, lorsqu'il vient faire sa déclaration au coeur du groupe des Émotifs Anonymes, c'est un peu le Mr Darcy des temps modernes, et pour ça, Benoît, bravo.

Et quand Angélique lui répond, on est tellement étonnés, qu'on en aime que plus cette grand actrice qu'est Isabelle Carré, avec son visage si troublé, si perdu, mais si espiègle en même temps, toujours... La vie qu'elle insuffle à son personnage, coincée dans sa passion par sa timidité, obligée de se cacher pour créer, et heureuse dans l'anonymat, malgré son talent, est tout simplement juste et brillante. Elle brille, elle éclabousse le monde de Jean-René. Elle lui ouvre un champ de possibles qu'il n'avait jamais osé imaginer. Pour elle, il chante, il s'ouvre, il s'efforce de tout. Elle est la magie qu'il manquait à sa vie, et on vit cette immense découverte avec lui, pas à pas. Ou plutôt, à reculons, car lorsqu'on est timide, on valse, un pas en avant, deux pas (ou plus) en arrière.


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Un humour qui fait mouche, des situations et surtout des silences admirablement bien installés, le film possède un rythme propre, entre rire et larmes, entre inventivité et scènes d'amour cocasses mais touchantes, que l'on jalouserait presque. Rien ne sonne faux. Tout est fin, bien trouvé, et arrive à point nommé. Même l'ambiance, délicieusement rétro, correspond parfaitement à l'histoire de cette valse amoureuse à l'ancienne, loin des textos et des réseaux sociaux de rencontres. Seule la scène de fin, peut-être, qui commence pourtant vraiment très bien, aurait mérité d'être un peu plus travaillée. Elle est un peu facile, après un film dans lequel chaque scène est si intense et bien ficelée.


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Un grand film, pour cette fin d'année 2010, qui fut pour le moins inégale. Un grand film, que vous DEVEZ aller voir. Parce que c'est un moment de vrai bonheur de cinéma, de vrai voyage, au cœur de l'amour timide, courtois, maladroit, mais aussi d'une époque, et surtout des vitrines de chocolateries à l'ancienne, qui feront rêver tous les gourmands.


-E-


PS : En tout cas, ce film était bien meilleur que De vrais mensonges, avec Audrey Tautou et Nathalie Baye, un film vraiment pas terrible, malgré une Nathalie Baye lumineuse et juste. Malheureusement, Audrey Tautou semble avoir perdu une partie de son talent avec ses kilos. Je ne ferai pas d'article pour ce film, une vraie déception.